Les dits du magoua



Publié le mardi 19 juillet 2005


Mardi 19 juillet 2005

Confort intellectuel

Terminé ce matin Le confort intellectuel de Marcel Aymé, un auteur que je connaissais peu et chaudement recommandé par Duteurtre ou Muray. Il y a là, en effet, une parenté de vue sur la littérature pour la beauté de la chose de l’écriture. Un refus aussi de l’art pour l’art, ce grand mythe romantique qui a pourri la bourgeoisie française selon un de protagonistes de ce dialogue.

 

On a beaucoup oublié la littérature française de cette époque à part Céline et Giono, Sartre peut-être, et encore, il me semble plus cité que lu. Peut-on être plus mort que Mauriac, Montherlant, Gide ou Valéry ? Quoiqu’il en soit, ce dialogue sur la littérature qu’est Le confort intellectuel est encore actuel. Le narrateur fait un triste constat de la littérature de son temps. Dans la France de l’époque, on lisait des journaux, l’almanach, des romans de genre ou de gare. La situation doit simplement être pire aujourd’hui avec la télé, internet qui ont grugé du temps de loisir. Je ne sais si c’est une boutade mais j’ai souvent lu que la littérature en 1950 ou en 2005, c’est l’affaire 3000 personnes en France. Ce qui correspond au tirage moyen d’un roman là bas. En poésie, la normale est de 500 exemplaires.

 

Qu’en est-il au Québec ? Mon ami poète tire à 500 ce qui serait la norme au Québec en poésie. Un roman ? 2000, 3000 exemplaires ? Là-dessus combien de ventes ? Combien d’écrivains qui vivent de leur plume ? Une dizaine ? Et le milieu littéraire ? 2000 personnes ? Surtout des universitaires des profs de français du collégial, des journalistes, des écrivains, peut-être même quelques lecteurs.

 

Va sans dire que ces chiffres ne sont qu’une impression, disons informée, du dilettante littéraire que je suis. Mais dans le fond, il y a combien de romans ou d’auteurs que je ne connais que par les comptes-rendus du Devoir ou une entrevue chez Bazzo ? Ensuite, on oublie de lire, on se souvient vaguement du nom pour ne pas avoir l’air épais dans une soirée dans le milieu. Aymé est assez féroce et lucide là-dessus dans son livre. La littérature devient alors une sorte de bijou intellectuel qui permet de briller dans les salons parisiens ou les bars du plateau. Il a raison, je pense. Par exemple, je connais assez Marie-Claire Blais et ses livres pour en parler mais elle n’est qu’une de ces milliers d’auteurs que je n’ai pas lu ou presque, m’étant fortement ennuyé au bout de 15 pages de David Sterne. Ce n’est pas un jugement critique, c’était il y a 15 ans, peut-être que j’aimerais plus maintenant. Et pourtant, il me semble que je la connais assez pour l’avoir entendue en entrevue ou avoir lu à son sujet. Je reste donc un lecteur très superficiel même si j’ai lu beaucoup plus que la moyenne.

 

Cette idée d’élite littéraire est d’ailleurs relative. Cela me rappelle une anecdote. Il y 20 ans je faisais bénévolement la couverture en direct du salon du livre local. Quatre jours, quatre heures d’émission par jour avec une équipe de quatre ou cinq joyeux amateurs. Dans le maigre service de presse de la radio communautaire, il y avait les bouquins d’une auteur que je ne connaissais pas qu’on avait programmée. Je lis le gros bouquin, c’est intéressant mais sans plus. Un roman de matante disons. Le lendemain je fais ma première entrevue littéraire en direct à la radio avec Marthe Gagnon-Thibodeau. C’est effectivement une matante charmante l’entrevue se passe bien. Bonsoir et merci.

 

Cette dame a tout de même vendu plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires de son roman. Un tirage très élevé au Québec. Un ami, ex roadie de salons du livre me dit qu’elle les fait tous; elle a un cercle de lectrices fidèles. Elle m’avait d’ailleurs dit en entrevue qu’elle écrivait  pour ses chums de femme des romans de littérature populaire. Sans plus de prétention. Une paralittéraire sans doute. Je ne peux, encore là, la juger sur un livre et d’ailleurs le deuxième roman que j’ai lu d’elle m’a tombé des mains.

 

Je ne suis pas assez maître de la langue pour juger quoique ce soit de la qualité des œuvres en cause. Le Francisque Sarcey d’Allais aurait considéré les ventes avant tout dans ce domaine, ce qui impliquerait que Jeannette Bertrand soit de la très grande littérature.  Et qu’avec elle, les recettes de Pinard, la simplicité volontaire sont le fidèle reflet des préoccupations littéraires du québécois standard. Les préceptes moraux de la mère Bertrand remplacée par un mec dans sa cuisine désertée mais naturelle. Manque juste un peu de santé.

 

On n’en est pas là ? Pas sûr. Dans La Presse du dimanche les pages littéraires ont diminué de moitié, celles sur la santé ont doublé.

La littérature n’intéresse pas grand monde vous savez. En tout cas, pas autant que la santé.

 

Deviendrions-nous des barbares ?

Peut-être, mais en santé.  

 



2 Commentaires :

Commentaire écrit le jeudi 21 juillet 2005 à 15:30:36 (lien)
Magoua
Merci de vos très pertinents commentaires auxquels je répond brièvement.

- Jean : Je pense que la pire génération barbare vient de terminer son université, c'est celle des enfants de la génération lyrique, pour utiliser le titre de l'essai de Ricard, que dévore 15 ans en retard. Si je me fie aux lectures de ma nièce qui fait son cégep Decartes, Molière, Ronsard ne me semblent pas des auteurs mineurs. Mieux, ma saucette en géographie collégiale de ce printemps m'a laissé sous l'impression que l'orthographe de nos chères têtes blondes est moins catastrophique que ce que je vois à l'université depuis 10 ans, parfois même chez d'honorables docteurs ès sciences. Je dirais même que, pour ce que je connais de l'enseignement secondaire, on est loin de l'infâme programme cadre auquel j'ai heureusement échappé en partie dans les années 1970 puisque j'étais au privé. Les filières élitistes du type école internationale donnent même de remarquables étudiants. J'y reviendrai une fois terminée ma lecture de La génération lyrique.

Kafkadan: tout à fait d'accord avec toi c'est assez ancien comme phénomène: on lit toujours Molière mais pas les Précieuses qui dominaient les salons de son époque. La crème finit toujours par monter. Quoique avec le lait homogénéisé cela ne se fait plus tellement.


Commentaire écrit le mardi 19 juillet 2005 à 14:05:49 (lien)
Jean Trudeau - http://franchement.blogspot.com
Et qu'en pense le prof? Quelle place fait-on à la littérature dans les écoles et les collèges? Seriez-vous en train de préparer une génération de 'barbares'?
(Et puis, comment le phénomène Harry Potter s'inscrit-il dans le tableau?)

Voici une intéressante définition du mot 'barbare' citée dans le Trésor de la langue française : « Il y a un sentiment, un fait qu'il faut avant tout bien comprendre pour se représenter avec vérité ce qu'était un barbare : c'est le plaisir de l'indépendance individuelle, le plaisir de se jouer, avec sa force et sa liberté, au milieu des chances du monde et de la vie; les joies de l'activité sans travail; le goût d'une destinée aventureuse, pleine d'imprévu, d'inégalité, de péril. » (GUIZOT, Hist. gén. de la civilisation en Europe, 1828, p. 33.) Définition qui rejoint beaucoup de personnages de romans...



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